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n°68

Se libérer des inclinations archaïques. A propos de la relation aux personnes en situation de handicap

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Auteur(s) :

GARDOU Charles

Anthropologue, professeur à l’Université Lumière Lyon 2, membre de l’Observatoire National de la formation, de la recherche et de l’innovation sur le handicap


Extrait :

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Plus que tout autre, la personne en situation de handicap vit dans la relation à l’autre et dans son regard, en intériorisant la manière dont il est perçu. « J’ai le sentiment que les autres nous considèrent encore comme des sous-hommes », déplore un jeune homme atteint d’une déficience motrice. Un aspect physique éloigné de la norme admise et des canons esthétiques dominants, inspire la peur et le rejet, parfois masqués par l’évitement pudique ou la sollicitude affectée. Tout se passe comme si une imperfection du corps ou de l’esprit était interprétée comme le rappel de notre apparence terrienne pesante, comme si elle mettait en échec notre élan idéalisant et compromettait l’humain. La différence hors de soi résonne comme sa révélation en soi. On tend alors à refouler l’autre hors de sa conscience, à le tuer symboliquement ; bref, à éloigner tout ce qui rappelle ses propres fêlures et dangers intérieurs.

L’étrangeté de l’autre touche à quelque chose de dramatique ou d’insupportable au tréfonds de nous, aussi « normal » que nous nous jugions. Nous mesurons toujours les dissemblances à l’aune de notre psychisme inquiet et notre façon de considérer nos pairs fragilisés dépend d’une philosophie générale qui détermine également la manière de nous regarder nous-mêmes. Seule, une vigilance tour à tour orientée vers une compréhension de soi et d’autrui, peut nous conduire à découvrir que c’est d’abord la présence de la différence en nous qui fait obstacle. Comprendre l’autre différent, c’est d’abord s’appréhender soi-même, tenter de s’analyser, conduire une introspection, se reconsidérer et exiger de soi une adaptation.

Par la déchirure, l’altération de notre propre image qu’elles nous imposent, les personnes en situation de handicap nous provoquent paradoxalement à « ex-ister », c’est-à-dire à « être en dehors de soi », à découvrir sans cesse que nous sommes autres et que l’autre n’est pas seulement ce que nous croyons ou désirons pour lui. D’où la récusation de l’approche commune, selon laquelle la sauvegarde de l’identité commande de s’en protéger. D’où la réaffirmation de l’essentielle complémentarité entre soi et autrui. Contrairement à nos préjugés, véritables barrières mentales, notre identité n’est aucunement menacée par la présence de nos pairs en situation de handicap. Et, comme l’écrivait Gaston Bachelard, dans la préface d’un ouvrage de Martin Buber, « le moi ne peut s’éveiller que par la grâce du toi et l’efficacité de deux consciences simultanées réunies dans leur rencontre échappe soudain à la causalité visqueuse et continue des choses ; la rencontre nous crée : nous n’étions rien - ou rien que des choses - avant d’être réunis ».

Pour l’homme, être social par essence, les relations s’avèrent aussi essentielles pour sa survie que sa compétence à résoudre ses problèmes physiologiques.

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