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n°70

L’accès au Musée, vers la reliance sociale et (inter)culturelle

Article issu du n°70 - L’Art peut-il être utile au Social ?


Auteur(s) :

QUERINJEAN Anne

Attachée à Educateam, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Responsable du programme « Sésame, Musée ouvre-toi », Licenciée et agrégée en histoire de l’art, diplôme complémentaire en Sciences de l’éducation (sesame fine-arts-museum.be)


Extrait :

(...)

Notre pratique de médiateur s’exerce à partir de « l’outil » musée, qui valorise la mémoire collective portée par les œuvres et permet des rencontres multiples entre des personnes et des œuvres.

Le musée conserve matériellement des créations qui mettent en scène des valeurs immatérielles, telles que croyances culturelles, religieuses, politiques, sociales, émotions, rêves, dérisions, absurdités, attentes, mystères… Les œuvres d’art peuvent dès lors être considérées comme des miroirs reflétant des points de vue subjectifs de la vie collective. En cela, elles tissent la vie culturelle.

Cette phrase du philosophe français Alain alimente notre réflexion depuis la création du projet Sésame : « Tous les arts sont comme des miroirs où l’homme connaît ou reconnaît quelque chose de lui-même qu’il ignorait ».1 L’oeuvre d’art offre des miroirs, des regards singuliers sur le monde et sur nous-mêmes. Ce faisant, elle ouvre quelque chose à l’intime de chacun. Elle peut faire place à du neuf, indiquer des possibles, mais aussi provoquer, voire déstabiliser.

En suivant ces pistes, nous rencontrons l’autre, le différent, le singulier qui s’inscrit dans une histoire collective. Sous cet angle, l’oeuvre d’art permet de définir et d’approcher le concept d’humanité. Elle est un « média » pour arriver à se penser, à se sentir et s’inscrire comme être humain dans l’histoire et donc construire son identité.

La puissance de cette expérience passe d’abord par l’émotion. Même si les mots, les cadres conceptuels convenus et les références culturelles manquent, cela signifie que toutes les personnes, sans distinction, peuvent vivre ces rencontres avec les œuvres d’art.

Nous éprouvons tous des émotions au regard des œuvres d’art. Mais les personnes précarisées, les personnes en apprentissage de la langue, les personnes réfugiées, vivent ces émotions d’autant plus puissamment qu’elles passent par le regard : par l’oeuvre d’art, elles regardent et sont regardées. l’oeuvre « fonctionne » comme un miroir qui les renvoie à elles-mêmes par le biais d’un tiers.

Ces expériences, qui concernent particulièrement ces personnes souvent mal ou peu regardées, peuvent être belles, libératrices, mais également dérangeantes, voire douloureuses. Le contact avec des œuvres d’art ne gomme pas les difficultés, les situations d’humiliation et d’épuisement liées au logement, à la rupture de la trajectoire scolaire, aux problèmes de santé, à la recherche d’emploi... Elle ne résout rien, matériellement, aux conditions de vie et de survie. Citons à titre d’illustration le vécu de cette femme d’origine Kurde devant le tableau La trappe aux oiseaux de Pierre Bruegel l’Ancien. Le commentaire du guide lui apprend que la trappe aux oiseaux est utilisée pour capturer les oiseaux et les manger en hiver. Elle prend alors la parole pour la première fois dans le groupe et révèle qu’elle a dû faire la même chose pour survivre. Sa formatrice nous apprendra qu’après sa visite au musée, cette femme a pu enfin trouver les mots pour déposer son histoire et sa souffrance d’exil et de misère, et entrevoir un avenir en Belgique. Et c’est le tableau de Bruegel qui a été le déclencheur.

Paradoxalement, c’est parce qu’il n’y a pas d’enjeu que ces moments culturels sont vécus comme des expériences existentielles, qui peuvent naître grâce aux spécificités de l’oeuvre d’art.

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