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n° 29 - 2000

Inégalités et solidarités intergénérationnelles

Le vieillissement de la population interpelle. Modifiant la structure des âges, il refaçonne notre manière de voir le monde, nos attentes et nos parcours de vie. Traduit en termes de coûts, il menace notre système de sécurité sociale et fait apparaître des inégalités, voire pressentir des tensions. Vu sous l’angle relationnel, il interroge nos engagements familiaux, nos perceptions de la vieillesse, nos conceptions de la solidarité.

Éditorial

Les solidarités entre générations constituent à la fois un thème social d’une ampleur impressionnante, une question politique à l’urgence de plus en plus marquée, un domaine d’étude scientifique fréquemment investigué, une préoccupation quotidienne des familles, une réalité qui génère à la fois des craintes et des espoirs pour tous ceux qui pensent à la perte d’autonomie qui, un jour ou l’autre, marquera leur existence... Tous, autant que nous sommes, acteur institutionnel, décideur politique, chercheur en sciences humaines, citoyen, parent, grand-parent, enfant, électeur... nous sommes, souvent à plusieurs titres, inévitablement concernés par cette problématique.

Aborder la question des solidarités intergénérationnelles, c’est un peu tenter de démêler une pelote de laine. Au début, on en voit un petit bout. Plus on tire, plus on en sort des aspects insoupçonnés au départ... et on a l’impression qu’on en aura jamais terminé. La thématique qui nous occupe ici est comme cela. Si on l’aborde par le volet des bouleversements démographiques de cette fin de siècle, on constate rapidement qu’on ne pourra pas éviter de parler du nécessaire lien social à retisser. Si on choisit de l’étudier en partant des projets qui tentent de rendre aux personnes âgées un rôle, une fonction, une utilité sociale, on sera inévitablement entraîné dans les représentations de la vieillesse. Si on opte pour l’analyse des relations intrafamiliales, on sera très vite amené à se poser la question de l’individualisation de la société. On le voit, les solidarités intergénérationnelles nous cernent de partout. Elles sont ce qu’on pourrait appeler un fait social total.

Mais il y a un danger qu’il est important de maîtriser : c’est celui de confondre relations et solidarités intergénérationnelles. Les sociétés multigénérationnelles qui sont les nôtres aujourd’hui induisent inévitablement des relations entre générations. Ce sont ces relations, et leurs phénomènes connexes, que nous allons essayer de passer en revue et de mieux comprendre dans ce numéro. On pourra alors parler d’échange, d’inégalités, d’exclusion. On pourra s’attacher à mieux comprendre ce qui est désigné par des termes comme ancêtres, vieillesse, générations, valeurs d’échanges et de soutiens... On verra alors que les solidarités ne sont qu’une partie, parfois presque marginale, des relations intergénérationnelles. Elles existent mais sont souvent lacunaires, partielles et insuffisantes. Cet affaiblissement des solidarités est d’autant plus crucial qu’il est contemporain du vieillissement de la population, lui-même aggravant les phénomènes de perte d’autonomie des individus. L’aggravation de la dépendance (vieillissement de la population) et l’atténuation des capacités de fournir du soutien (affaiblissement des solidarités) conjuguent ainsi leur effets pour créer une situation à laquelle il importe de réagir en favorisant des solidarités réelles, c’est-à-dire des processus qui font qu’un ensemble d’individus ou de groupes devient une société qui veille à l’intégration de ses membres . Insensiblement, nous sommes passés de la description ou l’analyse des relations intergénérationnelles à un autre stade, celui de la mobilisation, celui de l’action, celui de l’engagement en faveur d’une société solidaire.

Si la démarche scientifique tente de nous dire ce qui est, il en va aussi de notre devoir de citoyens de dépasser cette posture et de déclamer ce qui devrait être. Les contributions de ce numéro n’ont certainement nullement la prétention de tout dire sur l’intergénérationnel, ni même de toucher à tous les thèmes qui en font l’intérêt, ni encore mieux de proposer des solutions pour un futur radieux. Elles se rejoignent par contre toutes dans leur souci de plaider pour une véritable action, à la fois politique, sociale et citoyenne, en faveur d’une revivification du lien social. Car ce n’est que sur ce lien que nous pourrons espérer construire cette solidarité qui nous fait tant défaut.

C’est que cette solidarité, nous le verrons au long de ce numéro, n’est pas une attitude naturelle et automatique. Il faut donc développer des initiatives - micro, méso et macro sociales - qui tentent d’induire ces processus. Pour cette raison, nous avons voulu souligner l’émergence significative de projets qu’on qualifie d’intergénérationnels. La Wallonie et la Communauté française voient se développer des actions motivées par ce souci de dynamiser les échanges entre générations et ainsi d’intensifier le lien social. Sans prétendre le moins du monde que c’est la solution-miracle, nous pensons que c’est à la fois une voie qui a le mérite d’exister, une piste incontournable et un modèle d’action à décrire, analyser et critiquer.

Ces idées ont donc gouverné la réalisation de ce numéro. Ainsi, les articles de Gaullier et de Loriaux nous introduiront de manière générale à la problématique des mutations démographiques et aux relations intergénérationnelles. Ceux de Hummel et de Mukuna nous feront découvrir la diversité des représentations de la vieillesse. Les contributions de Gaullier (la seconde), de Stassen et de Pestieau présenteront alors les solidarités intergénérationnelles telles qu’elles se concrétisent à la fois dans la sphère privée et dans la sphère publique. Ces premiers textes constituent la première partie de ce numéro. Ils tentent tous d’analyser, de décrire et de comprendre les phénomènes intergénérationnels dans notre société. A la suite de cette première démarche, l’article de Nibona et Stassen à propos des enjeux de l’intergénérationnel nous permettra de dégager de manière transversale et synthétique les caractéristiques qui font de cette problématique une question de société totalement incontournable et porteuse d’autant de risques que d’espoirs. C’est précisément parce que certains ont déjà décidé de tirer les conséquences de ces enjeux qu’ils ont mis en place des initiatives et qu’ils développent des "projets intergénérationnels". C’est à ces projets qu’est consacrée la seconde partie de ce dossier, avec des articles de Francken, d’Everaerts, de Nibona et de Vrancken.

Ainsi que ce dernier nous l’annonce dans son titre, l’intergénérationnel est bien une thématique contemporaire. Nous voulons faire prendre conscience au lecteur de son urgence et de ses implications multiples.

Jean-François Stassen, Université de Genève

Sommaire

- Mutations des âges et nouvelle vieillesse - Xavier GAULLIER

- De la géritude à l’alliance des âges : plaidoyer pour l’intergénérationnel - Michel LORIAUX

- Regards croisés sur la vieillesse - Cornelia HUMMEL

- De l’ancestralité à la vieillesse. Qu’est-ce qu’être vieux dans la société traditionnelle africaine ? - T.S. MUKUNA

- Comment appréhender les relations intergénérationnelles ? - Xavier GAULLIER

- Solidarités familiales entre conflits de valeurs et contraintes sociales - Jean-François STASSEN

- Solidarités publiques et inégalités intergénérationnelles - Pierre PESTIEAU

- Quels enjeux pour l’intergénérationnel ? Une problématique complexe et étendue. - Marjorie NIBONA & Jean-François STASSEN

- Peut-on créer de l’intergénérationnel ? De l’émergence du concept à la mise en projets - Elisabeth FRANCKEN

- L’évolution des projets intergénérationnels - Geneviève EVERAERTS

- Le Balloir, un lieu de vie pour plusieurs générations - Magali MOSBEUX

- Culture et dynamique intergénérationnelle - Elisabeth FRANCKEN

- Les associations intergénérationnelles : au-delà du discours... - Marjorie NIBONA

- Deux, trois bouts de ficelle et du lien intergénérationnel. Regard sur le développement d’une thématique contemporaine - Didier VRANCKEN

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